les Nouvelles de Jaco

Résurrection (2/2)

(2e et dernière partie)

Arrivé chez lui, il constate que la maison des voisins est bien fermée. Il ne verra pas la Berthe non plus puisqu’elle est à l’hôpital...
Le décès d’un ami n’empêchant pas la vie de continuer à embêter ou distraire les autres, le Tonio vaquait à ses occupations habituelles, jardinage par ci, petit tour dans les vignes par là, jusqu’au jour où il décida d’aller vers les “Cadénettes” (1) chercher des escargots.
Une petite ondée, suffisante pour faire sortir leurs cornes en cette fin de juin, lui avait mis l’eau à la bouche pour se préparer un ragoût de “caracoles à la valenciana”
(2). La matinée passa donc à garnir la musette. Vers les onze heures, le soleil commençant à chauffer et les escargots à rentrer, il décide de retourner en passant par le chemin de Bize.
La musette suspendue à la selle, les mains appuyées sur le guidon du vélo qui lui sert de canne, il redescend tranquillement vers le village dont il aperçoit le cimetière à l’entrée. S’arrêtant de temps à autre pour cueillir du romarin ou du fenouil, il se voit préparant la caisse où il va mettre les escargots à jeûner...
Tout à ses pensées, il ne s’aperçoit pas qu’il est déjà à hauteur du cimetière et même quasiment à la dernière sortie de celui-ci côté village. Machinalement, il appuie le vélo contre le mur pour se désaltérer à la fontaine située à cette issue. Et au moment de se baisser il voit, sortant d’une allée du cimetière et venant vers lui, une canne à la main, Carrénoun qui lui crie “Adìou !”
Traumatisé par sa vision, ayant entendu le spectre lui crier “hou !”, il abandonne tout et fuit, à la vitesse de ses quatre vingts ans, vers la place du village.
Essoufflé, les yeux globuleux et rougis, il s’arrête au milieu d’un groupe de chalands à qui il crie avant de s’évanouir :
“Yé viens dé voir lé fantômé dé Carrénoun !”
On appelle le docteur qui le remet sur pied, lui injecte un calmant à la vue de son excitation et lui demande de raconter ce qui l’a mis dans cet état.
Les témoins de la scène lui disent que cela ne se peut, qu’il a rêvé, que Carrénoun n’est pas mort... Il n’en démord pas : il a vu le fantôme qui lui a crié “hou !”.
Loumassou arrive sur ces entrefaites, s’informe sur les événements et s’adresse alors à Tonio:
“ - Je ne t’ai jamais dit çà !
- Si, tou mé l’a dit quand yé souis rentré d’Espagna !
- Mais non ! je t’ai dit “Le Carrénoun a décidé avec sa femme d’aller à l’hôpital !” et ils sont revenus justement hier !”

Vous me croirez si vous voulez, mais cet après-midi là, on entendit des voix pendant des heures dans la maison du Tonio.
Ce n’étaient pas des fantômes mais le Tonio et Carrénoun qui, arrosant copieusement la résurrection, gueulaient des chansons paillardes...

 

(1)  Lieu-dit sur le flanc du Pech.
(2) Escargots à la mode de Valence (Espagne).

FIN

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Résurrection (1/2)


" Des miracles, il n'y en a pas qu'à Lourdes ! Dans le coin, on pourrait en citer des centaines.
Tiens ! je vais te raconter deux histoires incroyables et pourtant vraies !!!
Tu verras que j'ai raison...
"

Cela s'est passé à Argeliers, il y a longtemps.

Le Tonio, vieux garçon endurci ayant passé les quatre vingts ans, avait la réputation d'être sourd comme un pot. Il avait bien un appareil mais c'était une fantaisie qu'il ne voulait pas arborer ! Quand on voulait se faire entendre, il fallait hurler à côté de lui... sans être sûr du résultat ! Et si, par bonheur, il arrivait à déchiffrer le message et comprendre ce que vous vouliez, il vous rétorquait malicieusement et invariablement :

" Né crida pas commé çà, tou vas me crévé lé timpané ! "

Ainsi que vous le devinez, il était d'origine espagnole et vivait au village depuis une éternité. Je ne sais d'ailleurs pas s'il avait obtenu la nationalité française. De toute façon, peu lui importait ce côté administratif des choses ! Il vivait d'une modeste propriété viticole qu'il travaillait avec soin. Se contentant de peu, il faisait des économies pour se rendre deux ou trois fois l'an chez sa famille, dans son village natal de la Baya. C'est là qu'il avait grandi au milieu des cultures maraîchères de la riche plaine d' Elche au sud de Valence.

Toujours souriant et gentil, malgré parfois des sautes de mauvais caractère, il était très estimé dans la commune. Tout le monde le connaissait et il connaissait tout le monde et plus particulièrement ses voisins, Carrénoun et la Berthe. Un handicap partagé le liait d'une estime profonde et indéfectible à Carrénoun. Deux sourds ensemble : ils pouvaient se jeter toutes les insultes de bon voisinage, ils ne se fâchaient jamais !!!

Voisins, ils étaient rarement l'un chez l'autre. Le Tonio était un solitaire et Carrénoun ne sortait guère. A l'écart du centre du village, leur maison, agrémentée chacune d'un petit jardin sur le devant, était séparée par la rue.

Ainsi leur arrivait-il de ne pas se voir d'une semaine entière. Bien que le Tonio sorte tous les matins avec son vélo pour "descendre" au village faire les courses, il n'était pas forcément aperçu par son voisin à chaque expédition de ravitaillement. Et si, par la simple coïncidence d'un horaire de sortie commun, ils se retrouvaient, c'était alors des discours sans fin au milieu de la rue car, avant que chacun d'eux ait entendu les raisonnements - ou plutôt les hurlements - de son interlocuteur, il en fallait du temps...!

Or, il arriva qu'un jour, le Tonio, comme à l'accoutumée, partit en Espagne. Cette fois-là, son séjour dura plus longtemps pour des raisons familiales probablement. Il ne revint qu'au bout de trois mois...

Sitôt "débarqué", il descend au village pour ses provisions habituelles non sans avoir remarqué les volets clos chez son voisin. De chez Jackie la charcutière, à la boulangerie, en passant chez Hélios pour le stock de tabac ou en flânant dans le marché sur la place, il discute avec les uns et les autres s'informant des dernières nouvelles du pays. C'est ainsi qu'il apprend - ou plutôt qu'il entend - que Carrénoun est décédé et sa femme à l'hôpital. Certes, avant de partir en voyage, il le savait fatigué mais de là à trépasser !...
C'est la mine triste qu'il reprend le chemin de la maison avec tout de même une petite lumière radieuse dans son esprit, un feu follet rieur dans les yeux...

" Il était plou yeune qué moi et yé souis encoré en vie... ha! ha! ha!... C'est pas loui qui m'a enterré...!!!"

On dit que le jeune âge est sans pitié, mais sait-on que le vieil âge est plein d'égoïsme ?

(à suivre)

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Patinage embaumeur (3/3)

(3e partie)

Mon calvaire hélas ne va pas s'arrêter là ! Il faut rentrer à la maison !...

Impossible de passer par le village : on a sa petite fierté ! Il faut donc cheminer par les vignes. Les fèces, en séchant, raidissent mes vêtements et j’éprouve de plus en plus de difficultés pour marcher. Les copains me font les passages, loin devant car, malgré la température hivernale, je dégage un parfum pour le moins fort désagréable ! Ils consentent cependant à m’aider pour sauter les quelques ruisseaux d’irrigation ou de drainage qui séparent les vignes entre elles, puis repartent aussitôt en avant-garde, en rigolant...

Mes pensées, elles, ne m’incitent guère à l’euphorie ! Je crois que je n’ai jamais rien maudit autant que les seaux hygiéniques ! Et puis, que vais-je raconter à la maison ? Une chose est certaine : J’aurai droit à une belle “dégelée” qui, vu la saison, est de circonstance ! Probablement qu’ensuite, comme Perrette de la fable, je pourrai dire : “Adieu bal, stands, fêtes et jeux !”...

Je dois vous avouer, en toute modestie, que je me suis trouvé des talents de devin ! Tout s’est passé comme je l’avais prévu !... Enfin, presque !...

Devant “l’infection” que je dégageais, mes parents s’unirent pour régler mon sort. Mon père s’occupa de moi à coups de ceinture pendant que ma mère s’activait à faire chauffer de l’eau dans la grande lessiveuse : les douches n’existaient pas dans beaucoup de maisons, dont la nôtre ! Quand tout fut prêt, j’eu droit, après le réchauffement paternel, à un lessivage maternel en règle, avec décapage intégral ! Le rinçage fini, ce fut la friction à l’eau de cologne pour enlever les derniers relents... Il fallait me voir, le nettoyage terminé, tout nu, debout au milieu de la cuisine, près de la cheminée, aussi rouge de honte qu’un soleil couchant !

“ - Et ce soir,  au lit !”.

Heureusement que les colères méridionales sont très volatiles et que “l’endévinaïre” (3) s’était trompé ! A moins que ce ne soit le fait de ne pouvoir me laisser seul, de nuit, dans une maison isolée...??? Après le repas, ma mère sortit mes habits du dimanche et je fus autorisé à les accompagner au bal, chez “Lydie”. Contrairement à ce que vous pouvez penser, ce fut une punition, un vrai “chemin de croix” ! J’avais l’impression que tout le monde m’évitait et que, telle ma propre ombre, l’odeur de mes exploits me suivait, me poursuivait...

             
La délivrance vint avec le coucher, et le lendemain, dimanche, je pus enfin faire la fête !

FIN

(3) "Endevinaïre" : devin en occitan.

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Patinage embaumeur (2/3)

(2e partie)

Quelquefois, nous rendions de petits services qui nous permettaient de resquiller quelques billets gratuits sauf pour les montagnes russes interdites aux enfants parce que trop dangereuses. Cela consistait à faire des courses chez le boulanger ou l'épicier pour le compte des forains, ou bien aider les derniers arrivants à s'installer.
Il fallait voir cette nuée de gamins courir à droite, à gauche, monter ou descendre des camions et remorques, chercher un marteau, une  pince... Ah ! le cadeau était bien mérité... et le forain y gagnait une main d'oeuvre peut-être pas qualifiée mais importante et gratuite !
La fête, généralement, commençait le vendredi soir par un petit bal de mise en train, se poursuivait le samedi et le dimanche par un grand bal en matinée et soirée; le lundi, les manèges et les stands étaient démontés, chargés, et les forains rejoignaient un village voisin pour commencer une autre fête... Quant à nous c'était la grasse matinée car il n'y avait pas classe le "lundi de la fête".

Cette année-là, nous avions travaillé chaque soir avec les forains et notre stock de tickets était assez important. On allait enfin pouvoir s'amuser le samedi soir et tout le dimanche sans trop dépenser l'argent de poche donné traditionnellement par la famille.
Le samedi, il fallait tout de même aller à l'école. Le matin, nous faisions le travail normal de tous les matins et l'heure de la sieste se consacrait au "travail manuel" et à la musique. Cette litanie du samedi après-midi était bouleversée par deux choses : l'écoute du tournoi des cinq nations à la radio, et une tradition - merveilleuse et ancestrale - qui autorisait, plus ou moins légalement, l'école buissonnière le jour de la fête. J'ignore si les Autorités Académiques avalisaient cette coutume bizarre !!!


Toujours est-il que, cet après-midi là, la bande habituelle décida de mettre en pratique la tradition. On écouterait la radio chez Jean-Claude (ses parents étaient justement absents !) puis on irait faire un tour... Après avoir écouté les exploits de nos vaillants représentants en terre britannique et de nous être enthousiasmés aux prouesses des Prat, Bergougnan et autres rugbymen, nous décidons de courir la campagne.
La nature était morne, comme paralysée par le froid. Les arbres effeuillés, les platanes copieusement élagués, les vignes uniformément taillées à "deux yeux", donnaient sur toute cette immensité de monoculture, une impression de nudité squelettique où le noir luisant et humide du bois tranchait sur la couleur argileuse de la terre et le vert flétri des mauvaises herbes.
Munis de frondes, nous errons de-ci, de-là, jusqu'à ce qu'un hasard sournois nous dirige vers la Cale. Et là, surprise ! nous apercevons le Rec Rozé gelé sur toute la surface : la patinoire idéale ! Elle nous attire pernicieusement mais prudent et timoré, je ne m'aventure pas dans ce genre de sport ! Mes camarades s'en donnent à coeur joie si bien que la tentation surmonte mes scrupules et je m'élance.
Quel régal ! Quelle ivresse !
Nous prenons l'élan de l'amont, nous glissons en direction du canal, nous revenons par le chemin des Caïrels qui longe le ruisseau et nous recommençons, dix fois, vingt fois...
Pour rattraper mon hésitation du début, je veux prouver mon courage et je patine en me rapprochant de plus en plus dangereusement de la Cale où l'épaisseur de glace diminue. "Allez ! on recommence !" Et je fonce ! Bien groupé, tel un champion de descente en skis, j'entends brusquement un craquement. Impossible de m'arrêter sur cette patinoire ! Les bruits se font plus secs, plus lugubres et soudain c'est le drame. La glace cède sous moi et je me retrouve, jusqu'à la ceinture, debout dans un magma nauséabond.
Evidemment la première réaction des camarades, c'est une franche rigolade ! Il est vrai qu'il y a des drames comiques ! Mais si le fou rire les réchauffe, moi je me sens défaillir à cause des odeurs et du froid.
Conscients tout de même du danger, ils veulent bien me tirer de là, mais comment ? Je suis à plus d'un mètre de chaque rive et leurs bras sont trop courts. Janou avise alors à une centaine de pas, un gerbier de fagots de sarments dans une vigne. Avec Jean-Claude, ils y courent et reviennent, portant chacun sa "bofanéla" (2). Ils me tendent le côté pointu des fagots et gardent le côté large où ils s'accrochent à plusieurs pour me tirer. Pataugeant dans ce marécage excrémenteux qui colle à mes pieds et à tout le corps comme la glu, qui m'aspire en succion pour me libérer dans un "plouf" plein de regrets et de puanteurs, je touche enfin le bord et les camarades, se bouchant le nez d'une main, me hissent de l'autre sur le chemin.

(à suivre) 

(2) "Bofanéla" : fagot de sarments en occitan.

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Patinage embaumeur (1/3)

 

Le village d'Argeliers est traversé en son centre par le "Rec Rozé" dont peu de gens connaissent la source exacte. Pour les uns, elle est sur le Chemin de Bize; pour d'autres, quelque part dans le Pech.

Pour beaucoup d'Argeliersois, en particulier pour les plus anciens, ce ru est chargé d'histoire. En 1907, lui qui se saute facilement à pieds joints en temps normal, il a eu une crue subite. Il en était tellement étonné lui-même qu'il en devint tout rouge : les viticulteurs en colère y avaient vidé leurs cuves pleines d'un excellent vin ! Plutôt que de le vendre à un prix de misère, ils préféraient le jeter. Des milliers d'hectolitres de ce breuvage cher à Bacchus ont ainsi alimenté les poissons du Canal du Midi.
Ils étaient bien soignés, ces poissons ! Les vignerons, inconsciemment, avaient amélioré l'ordinaire par une ration de boisson alcoolisée.

Il faut préciser, en effet, que le Rec Rozé se jette dans le canal de Riquet au lieudit "la Cale" où le ru atteint une bonne largeur de quatre mètres. Une passerelle de madriers le franchit et permet ainsi aux promeneurs de longer le canal à l'ombre des platanes centenaires (1). A l'époque, le Rec Rozé collectait toutes les eaux usées des habitations ainsi que les évacuations des cabinets publics où chacun, à des heures variables, venait verser le seau hygiénique.
Ces lieux d'aisances, disséminés à chaque sortie du village, servaient de salon de causette ! C'est ainsi qu'on reconnaissait la personne discrète - ou timide ! - qui vidait tôt pour éviter les curieux, de la mégère dont l'heure plus "apéritive" et d'une exactitude jamais prise en défaut, lui permettait de rencontrer la pipelette voisine !

La rivière héritait donc de tout cela si bien qu'en plein été, sous une bonne chaleur, elle faisait profiter généreusement toute la population de ses odeurs pestilentielles !

Aujourd'hui, la municipalité a fait mettre le tout-à-l'égout et, en dehors de son eau de source, le ru ne reçoit que celle qui sort de la station d'épuration. Les poissons y ont perdu certes, mais les habitants y ont gagné, en particulier les garnements qui vont faire des glissades sur la partie gelée de la rivière. Cela leur évite de subir la mésaventure qui arriva un  certain hiver...

Nous étions au mois de janvier, la veille de la St Vincent. Déjà les baraques foraines étaient installées sur la place et autour de la Promenade depuis quelques jours. Dès la sortie de l'école, c'était la grande ruée chaque soir pour admirer les nouveaux arrivants et rêver pendant qu'ils montaient leur stand ou leur manège. Souvent, leurs enfants, inscrits à l'école pour une semaine, nous servaient de guides. Pour eux que nous considérions comme des pouilleux, que nous évitions parce qu'ils sentaient mauvais, c'était un faire-valoir. Ils espéraient ainsi gagner notre amitié pour pouvoir participer à nos jeux scolaires. Ils y réussissaient d'autant mieux qu'ils achetaient nos bonnes grâces par une distribution discrète de tickets gratuits ou de confiseries ! Forains, tickets,...il n'y avait plus d'odeurs...!!!

Ainsi pendant une semaine, chacun de nous traînait, des manèges trop petits pour notre âge aux auto-tamponneuses réservées aux grands, des confiseries bariolées exposant les pommes d'amour ou les "croquantes" aux montagnes russes, impressionnant toboggan hérissé de pièges, que l'on descendait en luge. Ces dernières, très hautes et très longues, occupaient toute la rue au fond de la Promenade, de l'entrée du chemin des Caïrels jusqu'à la place du Vendangeur.

(à suivre)

 (1) De nos jours, le "paysage " a changé. Le ruisseau est cimenté et une dalle en béton remplace les madriers.

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Spaghetti (2/2)


(2e et dernière partie)

Quand ils travaillaient ensemble, en particulier en période de taille où ils se retrouvaient tous dans la même vigne, les ouvriers parlaient entre eux de choses et d’autres. Un jour que la conversation portait sur les repas de chacun, Louis déclara :
- " Macarèl ! (2) Je n’arrive pas à digérer les spaghettis de midi ! "
Jean eut alors le malheur de demander ce qu’étaient les spaghettis...
- " Comment ton beau-père n’en a pas dans son jardin ? "
- " Non ! "
-  "Ecoute, lui dit Robert, ne dis rien à personne. En rentrant du travail, tu t’arrêtes à la maison et je te donnerai de la semence. "

Ainsi fut fait, après divers conseils pour obtenir une bonne récolte et... une grande discrétion !

Rentré chez lui, Clovis bêcha, rapidement et en cachette, un petit carré dans un coin du jardin attenant à la maison. Il sema ses spaghettis et arrosa. Chaque jour, en rentrant du travail, ainsi que le lui avaient dit ses compagnons, il arrosait copieusement...

Au bout d’une quinzaine, comme il se désespérait de ne rien voir pousser, il s’en plaignit à Robert. Ce dernier lui donna d’autres spaghettis en lui recommandant de les semer ailleurs car le premier terrain n’était peut-être pas bon pour une plante aussi fragile ..!!!

 Et le manège recommença ou plutôt continua jusqu’à ce que sa femme Marguerite soit intriguée par ces allées et venues et cette ardeur à arroser un terrain où rien ne poussait... En ayant assez de voir gaspiller son eau de la sorte, elle lui demanda des explications :

- " Qu’arroses-tu là ? "
- " Un semis ! "
- " Quel semis ? "
- " C’est un secret et une surprise ! "
- " La surprise, c’est que je te vois arroser depuis plus d’un mois et que je ne vois rien pousser ! Alors, dis-moi ce que c’est ! "
- " Des spa - ghet - tis !!! "
- " Quoi ? Espèce de couillon, qui c’est qui t’a fourré ça dans le crâne ?... ”

Devant une Marguerite en ébullition, véritable volcan en jupon, et devant les éclats de rire moqueur de la belle-famille, il fut bien obligé d’avouer les sources !
C’est le Robert et les autres qui, le soir même, et chacun chez soi, eurent droit à Margot et à une éruption de bave brûlante...!

Le temps a tout arrangé et l’oubli a effacé les fâcheries, seul est resté le surnom “Spaghetti ”...

Ce fut la dernière farce qu’eut à supporter Clovis. Cela l’avait fort déniaisé et ses compagnons, par peur de Margot ou par compassion, le laissèrent respirer un peu. Ils ne prévoyaient pas, malheureusement, qu’il allait cesser de le faire au sens propre du terme. Quelques mois après, il laissait une veuve et quatre enfants : en traversant la Minervoise en bicyclette, il fut accroché par une voiture.

Il ne s’était pas arrêté au “stop”.

Mais il était excusable : il n’avait jamais appris l’anglais...!!!

 

 FIN

 

  (2)- En occitant: maquereau mais employé, dans la région, comme un gros mot et que l’on pourrait traduire par l'expression vulgaire "putain !"

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Spaghetti (1/2)


"Spaghetti" était le surnom que des camarades donnaient à un compagnon de travail.
Pourquoi ce sobriquet ?
C’est justement le sujet de cette histoire.

Clovis n’était pas natif du village. Il avait passé toute sa jeunesse dans une ferme perdue de la Montagne Noire. Il n’était jamais “sorti” comme on dit, et même, le service militaire -qui l’aurait déniaisé-, il ne l’avait pas fait pour cause de réforme. S’il était beau garçon et bien bâti, on ne peut dire que son cerveau avait acquis les mêmes avantages ! Précisons toutefois que son retard intellectuel était dû beaucoup plus à une scolarité en “dents de scie” dans un pays perdu, qu’à une débilité quelconque. Tout jeune, dans ces contrées, un garçon était plus utile à user ces culottes aux champs qu’à l’école !

La vie à la ferme était régulière. Levée à la nuit, la famille commençait le travail avec l’arrivée du soleil et l’arrêtait au coucher. La matinée avait un entracte d’une vingtaine de minutes pour un déjeuner copieux : Pain et charcuterie - de montagne - arrosés de rouge. Le repas de midi représentait une coupure assez importante. Le menu ne variait guère mais s’avérait consistant et ne comportait que des produits de la ferme : animaux de  basse-cour ou d’étable, légumes du jardin. Après un après-midi de labeur, la maisonnée se retrouvait pour le repas du soir avec soupe de choux, de navets, etc., et ne se couchait qu’une fois les animaux de la ferme soignés.
Ainsi que toutes les familles des environs, Clovis et les siens vivaient en autarcie, ne descendant au bourg que pour les produits alimentaires nécessaires comme le sel ou le poivre, ou vestimentaires comme les coupons de tissu ou les chaussures quoique, après la dernière guerre, beaucoup de paysans se fabriquaient les sandales avec les pneus récupérés par-ci, par-là.
Telle était la vie de Clovis.

Comment fit-il la connaissance de Marguerite, fille d’un petit exploitant du Minervois ? Je l’ignore. Le fait est qu’ils se marièrent et vinrent vivre dans ce village, chez la belle-famille.
Quelques temps après, il trouva du travail chez  Monsieur Polus, mais il y trouva aussi de sacrés compagnons...!
Polus était le plus gros propriétaire du village et il occupait alors une dizaine d’ouvriers permanents, sans compter les saisonniers pour le ramassage des sarments ou les vendanges. Un régisseur commandait cette armée et avait les pleins pouvoirs sur le “ramonet” (1), les trois ou quatre charretiers et les six ou sept “ brassiers”. C’est dans cette dernière catégorie que Clovis fut embauché et le régisseur demanda à Louis, Robert et Diégo de s’occuper de leur nouveau compagnon et lui apprendre les divers travaux de la vigne, chose nouvelle pour lui.

Il ne pouvait pas mieux tomber comme plaisantins ! tout en lui inculquant le métier, ils en firent vite leur tête de Turc. Sa naïveté n’avait d’égale que son courage, c’est ce qui le sauvait auprès du patron. Il en fallut de la patience au régisseur ! Par exemple, quand il le vit arriver  de chez le maréchal-ferrant avec un fer à cheval fixé sur un manche d’outil : la forge étant juste en face de la cour de la propriété, les compagnons avaient vite convaincu le maréchal d’être leur complice et de fabriquer pour Clovis un outil pour ferrer les chevaux ! Ainsi le patron ferait des économies...!
Ou encore quand il constata que le pauvre Clovis s’escrimait à replanter, sur tout le pourtour de la vigne, le chiendent qu’il arrachait au pied des ceps. C’était, lui avaient dit ses compagnons, pour empêcher le mildiou d’entrer...!!!

Bien que les autres profitaient de sa crédulité, le brave garçon ne leur en gardait pas rancune.

(à suivre)

(1) origine occitane : ouvrier de confiance, logé sur place et chargé de l’entretien des chevaux et des écuries.

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Jeux de coquins (3/3)


(3e et dernière partie)

Il faut croire que les fortes émotions contrarient mes intestins car les soirées de "cartonatgé" se terminèrent aussi de la même façon.
Cet amusement plus grossier se pratiquait uniquement en été sur la Route Minervoise. Le principe en était simple et consistait à jouer avec la cupidité des automobilistes.

Argeliers s’énorgueillissait, en ce temps-là, d’un magasin d’habillement dont les semi-remorques sillonnaient chaque jour tous les marchés de la région. A la "Maison Hillaire", quand vous achetiez un costume, on vous le remettait dans un grand carton plat sur lequel figurait le nom du magasin. Sans forfanterie ni chauvinisme, je dois dire que la "Maison Hillaire" était connue dans tout le Languedoc et même au-delà...
On récupérait donc un de ces cartons qu’on remplissait de fumier (quand ce n’était pas de "résidus" plus personnels !) et on le déposait à la nuit, au milieu de la route, comme un objet perdu ou tombé d’un véhicule... Quelle tentation ! L’automobiliste qui apercevait, dans le faisceau lumineux de ses phares, ce carton au milieu de la chaussée, s’arrêtait et avait le choix : ou il l’ouvrait de suite, s’empressant vu la mauvaise visibilité d’y mettre la main pour tâter le contenu; ou bien il ramassait promptement le colis perdu et l’emportait vite fait dans sa voiture pour démarrer aussitôt...
Je vous laisse deviner, dans un cas comme dans l’autre, la surprise du voyageur...
Cela nous amusait énormément surtout dans le premier comportement car, à tous les coups, la réaction immédiate du fouilleur était :
- " Merde ! " après quoi il ajoutait " ils m’ont eu ! "

D’autres fois, on attachait un cordonnet de pêche à la poignée du carton et, tenant l’autre bout, on se cachait dans le ruisseau ou la vigne qui bordaient la départementale. Quand l’automobiliste passait, il ralentissait et s’arrêtait quelques mètres plus loin. Il descendait de voiture pour récupérer le colis : surprise ! il n’y était plus ! Cela ne réussissait pas chaque fois, mais il arrivait que le chauffeur remonte dans son véhicule, recule et retrouve, à la lumière des phares, le carton (sans ficelle maintenant) que deux mains aussi rapides qu’expertes avaient remis sur la route. Et le scénario recommençait, comme plus haut, à notre grand plaisir.
Or un jour, ou plutôt une nuit ! - nous mîmes, un samedi, notre carton bien rempli sur la chaussée. Après plusieurs passages sans réussite (certains conducteurs ne s’arrêtaient pas, par indifférence, par peur ou plus simplement - peut-être ?- parce qu’ils connaissaient le piège !) , nous nous apprêtions à rentrer au village quand nous aperçûmes les phares d’une voiture...
Nous nous cachons rapidement. La voiture s’arrête devant le carton éclairé par les phares. Une femme, le ventre bien rond, en descend et se dirige vers le paquet. Mauvaise manoeuvre ou, plus plausible, affolement du préposé à la corde ? Ce dernier tire le carton vers le ruisseau dans lequel il est caché. La conductrice, devant ce phénomène étrange et mystérieux, pousse un cri de terreur. Son hurlement nous terrorise et nous voilà fuyants à travers la vigne. La femme alors comprend tout et nous crie :
- " Voyous ! Vous n’avez pas honte d’attaquer une femme enceinte ! (Comment l’aurions-nous su ?), je vais porter plainte à la gendarmerie...! "
Aussitôt dit, elle grimpe dans la voiture et s’en va...
Nous avons battu, cette nuit-là, le record de France - peut-être du Monde ? - du trois mille mètres steeple junior !!! Arrivés sur la promenade, nous réfléchîmes à la situation.
- " Si les gendarmes arrivent, il nous faut un alibi... ".
Nous fonçâmes au cinéma qui se tenait dans l’arrière-salle du Café de la Terrasse. Nous entrâmes subrepticement et, à tâtons, nous nous installâmes dans le fond, sans attirer l’attention des spectateurs trop occupés à suivre la fin du film ! A la sortie, nous n’étions guère rassurés, nous attendant à voir surgir un uniforme... Rien de tout cela; mais le lendemain, fidèle à mon habitude, je passais la plus grande partie de la journée aux toilettes...

Est-ce le remords d’être, peut-être et bien involontairement, responsable d’une fausse couche ? Est-ce la lassitude des émotions fortes et de leurs conséquences intestinales ? Toujours est-il que ce furent mes dernières soirées tapageuses.
Ce qui me console, c’est que je ne fus pas le seul à prendre cette résolution !!!

Aujourd’hui, les jeunes ne font plus ces coquineries. Il est vrai qu’entre la télévision qui les enferme chez eux et la moto ou la voiture qui les mène ailleurs, ils n’ont plus le temps de vivre et de s’amuser dans le village.

FIN

 

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Jeux de coquins (2/3)


(2e partie)

Nous avions l’habitude, une fois par mois environ, de faire le "tustèt" chez un petit propriétaire qui nous ouvrait inlassablement sa porte pour nous offrir une "carthagène" de sa fabrication (3) et dont il était très fier. Nous étions tellement sûrs d’être bien accueillis que nous ne prenions pas la précaution de nous cacher : on tirait sur la ficelle, du milieu de la rue !
Immanquablement, il nous ouvrait, son épouse descendait aussi de la chambre et nous apportait les verres pendant que le mari remplissait deux ou trois bouteilles au tonneau. Ils n’avaient pas d’enfant, leur fils unique était mort d’une balle allemande du côté de Verdun. Ils se faisaient une joie de nous recevoir - cela les rajeunissait, disaient-ils ! - et nous interrogeaient sur nos exploits précédents, nous conseillant même d’aller “tuster” chez Untel qui s’énervait facilement, ou chez Untel qui avait une bonne cave...
A la visite suivante, nous leur donnions le résultat de leurs conseils !!!
Bref ! c’était pour eux, comme pour nous, un plaisir et je me demande aujourd’hui si cette carthagène, si amoureusement élaborée, n’était pas faite spécialement pour cela...

Or, il advint qu’un soir de "martélèt", il nous ouvrit la porte et nous le trouvâmes en pleurs. Devant notre stupeur, il s’excusa, nous fit entrer et nous annonça que sa femme venait brutalement de décéder. Deux d’entre nous partirent prévenir l’un le médecin, l’autre le maire, pendant que le reste de la troupe lui tenait compagnie au chevet de la défunte.
Etait-ce le dépit, était-ce le chagrin ? Quand les "Autorités" furent arrivées, nous décidâmes de nous défouler sur le "Julou" qui, râleur impénitent, n’ouvrait jamais sa porte mais nous invectivait par la fenêtre de sa chambre puis, de guerre lasse, prenait son fusil et tirait un ou deux coups vers les étoiles.
Ce soir-là, comme à l’accoutumée, nous accrochâmes à la poignée la corde au bout de laquelle était attachée une grosse pierre ronde entourée d’un chiffon. Il faut que je précise que cela remplaçait le "marteau" sur les portes qui n’en possédaient pas ! Quant au chiffon, il évitait d’abîmer le bois ! Nous nous cachâmes dans le jardin d’entrée de la maison du docteur située presqu’en face, à une trentaine de mètres. Le jardin s’isolait de la rue par un muret surmonté d’une grille ouvragée. La ramure d’un immense figuier achevait de nous dissimuler aussi bien de la rue que des appartements du propriétaire. Un poste d’action idéal !
Et nous commençâmes à "sonner le glas" : le terme était de circonstance...!
Julou se mit à la fenêtre beaucoup plus tard que d’habitude et apparut armé de son fusil. Alors qu’on s’attendait à ce qu’il vise une étoile quelconque, nous le vîmes pointer son arme dans notre direction et tirer, coup sur coup, ses deux cartouches ! Ayant vu son geste, nous avions eu le temps de nous abriter derrière le muret. Les plombs - ou le gros sel ! - sifflèrent au-dessus de nos têtes et ceux qui ne s’arrêtèrent pas sur la grille, allèrent faire de la dentelle sur les feuilles du figuier...
Nous nous enfuîmes alors, chacun s’égaillant en direction de sa maison, la peur au ventre.

Le lendemain, je fus pris de violentes coliques. Cela intrigua fort mes parents qui en cherchèrent en vain la raison...

(à suivre)


(3) Vin-apéritif obtenu par addition d’alcool dans du moût en fermentation.
 

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Jeux de coquins (1/3)


Une coutume, qui s’est perdue aujourd’hui - heureusement penseront certains ! - avait assez de succès. C’étaient les soirées "martélèt" et "cartonatgé" que l’on pratiquait entre seize et vingt ans...ou plus !

Elles se déroulaient de préférence au beau temps, plus particulièrement en été, dès que la nuit donnait à chacun une silhouette anonyme.

**************

A l’époque, les sonnettes électriques n’étant pas connues ou fort rares, chaque porte d’entrée était équipée d’un marteau ou heurtoir. C’était une pièce de métal, du bronze en général, d’une quinzaine de centimètres, longue ou en forme d’anneau, fixée par son haut sur un pivot et dont la partie inférieure représentait un poing fermé, une tête de diable, un gant de boxe ou tout autre motif... On annonçait sa visite en frappant avant d’entrer.

Le jeu (hum !) consistait, fort tard dans la nuit, à faire le "testèt" (1) ou "martélèt". Pour ce faire, on attachait une longue corde au heurtoir et de très loin, d’un endroit abrité (un coin de rue ou un renfoncement de porte), on tirait puis relâchait la corde à la manière des sonneurs de cloches. Ces derniers le font à la verticale, nous c’était à l’horizontale ! Et cela jusqu’à ce que le propriétaire des lieux se lève, nous ouvre et nous offre à boire. Celui-là était tranquille pour une bonne partie de la saison ! Par contre, ceux qui refusaient, avaient droit au concert toute la nuit, avec l’assurance d’entendre encore ce glas nocturne les tirer de leur sommeil les semaines suivantes...

Souvent le "testèt" avait d’autres motifs que celui d’étancher sa soif d’alcool. Des raisons plus profondes, et plus personnelles parfois, commandaient cette action : des querelles de voisinage, des vengeances particulières ou, plus rarement, le plaisir sadique de voir descendre la maîtresse de maison en chemise de nuit plus ou moins courte, plus ou moins transparente...! On a vu même le "martélèt" servir de rendez-vous galant ! Pendant que le père allait à la cave chercher la bonbonne de vin blanc pour régaler la clique de garnements, l’un de ces derniers courtisait avec fortes bises la fille de la maison, sa "nòvi" (2), bien protégé par le reste de la troupe...

Il faut dire tout de même que certaines personnes échappaient à ces agissements. Le pauvre d’abord, de par sa condition (excepté s’il avait mauvaise réputation!), ainsi que le médecin et le pharmacien pour ne pas semer la confusion... Ah ! on savait s’amuser à l’époque mais on savait aussi respecter...
En général, cela se passait fort bien... sauf en deux occasions consécutives dont je garde un vif souvenir : elles furent, pour moi, les derniers "martélèts" auxquels je participai.

(à suivre)

(1) "Tustèt - Martélèt" : heurtoir de l’occitan "tustar" : frapper.
(2) "novi" : fiancé(e) en occitan.

 

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