Patinage embaumeur (2/3)
(2e partie)
Quelquefois, nous rendions de petits services qui nous permettaient de resquiller quelques billets gratuits sauf pour les montagnes russes interdites aux enfants parce que trop dangereuses. Cela consistait à faire des courses chez le boulanger ou l'épicier pour le compte des forains, ou bien aider les derniers arrivants à s'installer.
Il fallait voir cette nuée de gamins courir à droite, à gauche, monter ou descendre des camions et remorques, chercher un marteau, une pince... Ah ! le cadeau était bien mérité... et le forain y gagnait une main d'oeuvre peut-être pas qualifiée mais importante et gratuite !
La fête, généralement, commençait le vendredi soir par un petit bal de mise en train, se poursuivait le samedi et le dimanche par un grand bal en matinée et soirée; le lundi, les manèges et les stands étaient démontés, chargés, et les forains rejoignaient un village voisin pour commencer une autre fête... Quant à nous c'était la grasse matinée car il n'y avait pas classe le "lundi de la fête".
Cette année-là, nous avions travaillé chaque soir avec les forains et notre stock de tickets était assez important. On allait enfin pouvoir s'amuser le samedi soir et tout le dimanche sans trop dépenser l'argent de poche donné traditionnellement par la famille.
Le samedi, il fallait tout de même aller à l'école. Le matin, nous faisions le travail normal de tous les matins et l'heure de la sieste se consacrait au "travail manuel" et à la musique. Cette litanie du samedi après-midi était bouleversée par deux choses : l'écoute du tournoi des cinq nations à la radio, et une tradition - merveilleuse et ancestrale - qui autorisait, plus ou moins légalement, l'école buissonnière le jour de la fête. J'ignore si les Autorités Académiques avalisaient cette coutume bizarre !!!
Toujours est-il que, cet après-midi là, la bande habituelle décida de mettre en pratique la tradition. On écouterait la radio chez Jean-Claude (ses parents étaient justement absents !) puis on irait faire un tour... Après avoir écouté les exploits de nos vaillants représentants en terre britannique et de nous être enthousiasmés aux prouesses des Prat, Bergougnan et autres rugbymen, nous décidons de courir la campagne.
La nature était morne, comme paralysée par le froid. Les arbres effeuillés, les platanes copieusement élagués, les vignes uniformément taillées à "deux yeux", donnaient sur toute cette immensité de monoculture, une impression de nudité squelettique où le noir luisant et humide du bois tranchait sur la couleur argileuse de la terre et le vert flétri des mauvaises herbes.
Munis de frondes, nous errons de-ci, de-là, jusqu'à ce qu'un hasard sournois nous dirige vers la Cale. Et là, surprise ! nous apercevons le Rec Rozé gelé sur toute la surface : la patinoire idéale ! Elle nous attire pernicieusement mais prudent et timoré, je ne m'aventure pas dans ce genre de sport ! Mes camarades s'en donnent à coeur joie si bien que la tentation surmonte mes scrupules et je m'élance.
Quel régal ! Quelle ivresse !
Nous prenons l'élan de l'amont, nous glissons en direction du canal, nous revenons par le chemin des Caïrels qui longe le ruisseau et nous recommençons, dix fois, vingt fois...
Pour rattraper mon hésitation du début, je veux prouver mon courage et je patine en me rapprochant de plus en plus dangereusement de la Cale où l'épaisseur de glace diminue. "Allez ! on recommence !" Et je fonce ! Bien groupé, tel un champion de descente en skis, j'entends brusquement un craquement. Impossible de m'arrêter sur cette patinoire ! Les bruits se font plus secs, plus lugubres et soudain c'est le drame. La glace cède sous moi et je me retrouve, jusqu'à la ceinture, debout dans un magma nauséabond.
Evidemment la première réaction des camarades, c'est une franche rigolade ! Il est vrai qu'il y a des drames comiques ! Mais si le fou rire les réchauffe, moi je me sens défaillir à cause des odeurs et du froid.
Conscients tout de même du danger, ils veulent bien me tirer de là, mais comment ? Je suis à plus d'un mètre de chaque rive et leurs bras sont trop courts. Janou avise alors à une centaine de pas, un gerbier de fagots de sarments dans une vigne. Avec Jean-Claude, ils y courent et reviennent, portant chacun sa "bofanéla" (2). Ils me tendent le côté pointu des fagots et gardent le côté large où ils s'accrochent à plusieurs pour me tirer. Pataugeant dans ce marécage excrémenteux qui colle à mes pieds et à tout le corps comme la glu, qui m'aspire en succion pour me libérer dans un "plouf" plein de regrets et de puanteurs, je touche enfin le bord et les camarades, se bouchant le nez d'une main, me hissent de l'autre sur le chemin.
(à suivre)
(2) "Bofanéla" : fagot de sarments en occitan.
Par Jaco, Lundi 21 Mai 2007 à 06:41 GMT+2 dans Veillées au village (article, RSS)





